
Froid et ensoleillé : tel était apparemment le temps qu’il faisait au Ladakh au
moment où Boris Lelong, fondateur de l’association Altamira (vouée à la mise en valeur des ressources artistiques en milieu rural), est allé une nouvelle fois au Ladakh enregistrer le joueur de
luth tibétain exilé Sherap Dorjee. Celui-ci, qui nous avait déjà gratifié d’un album entièrement dévoué aux différents styles de luth dans tout le Tibet (L’Art du luth tibétain, chez Arion. v.
Ethnotempos n°11), recentre sur ce nouveau CD son propos sur les mélodies de l’Extrême-Ouest tibétain, plus précisément des vallées de Thot Tso Yul Duk (les "Six Hautes Vallées"), connues pour
être les plus élevées du Tibet et riches d’une culture méconnue provenant de l'ancienne civilisation de Shang Shung mais hélas menacée d’extinction en raison de la situation politique qu’endure
le Tibet depuis plus d’un demi-siècle.
En tant que natif de l’une de ces "six hautes vallées" et pour pratiquer avec une rare maîtrise le luth "kovo", véritable emblème de cette région, Sherap Dorgee avait toutes les qualités requises
pour oeuvrer à la sauvegarde de cet héritage culturel. Afin de démarquer cet album du précédent, qui était entièrement soliste, il a tenu cette fois à être accompagné par une chorale constituée
de trois chanteuses de Thot Tso Yul Duk (Norbu Dolma, Pema Yangzin et Sonam Zangmo). Ainsi, tout en continuant à faire valoir sur quelques pièces solistes la rusticité complexe du jeu de Sherap
Dorjee sur ce luth à trois doubles-cordes qu’est le kovo, ce CD met en évidence la richesse lyrique de ces chansons montagnardes imprégnées d'une spiritualité vécue au quotidien, qu’elles
évoquent la fierté de l’apprentissage de l’alphabet, le faste des cérémonies du Nouvel An ou les romances impossibles aussi éternelles que les neiges environnantes.
Certains chants sont des hommages plus directs à la culture tibétaine bouddhiste, tandis que d’autres, de caractère plus contemplatifs puisque célébrant le paysage environnant, des altitudes
neigeuses aux lacs lumineux, renferment une profonde symbolique cosmogonique. On remarquera également un singulier chant-dialogue très ludique qui oblige le joueur de kovo à jouer avec son
instrument dans le dos ! Sur certains morceaux intervient Pema Thinley, un vieil ami d’enfance de Sherap Dorjee qui joue de la flûte lingbu, ou encore Tsesum Dolme, joueuse de cithare gyumang.
Autant dire que c’est la quasi-intégralité de l’instrumentation traditionnelle de la région qui est représentée. La seule concession à une modernité bien relative et de bon aloi réside dans
l’utilisation pour une danse d’un jerrycan en lieu et place des tambours daf et dhol !
Profane et sacré s’imbriquent harmonieusement dans ces chansons que le groupe de Sherap Dorjee nous livre comme à titre d’offrande, pour rappeler ou faire découvrir, à ses compatriotes comme à
tout étranger mélomane, un patrimoine aux vertus inusables. Le temps était froid et ensoleillé ; mais, loin d’être froides, ces chansons réchauffent l’âme et sont, de toute façon, baignées de
sagesse radieuse. La production, assurée par l’association Altamira, est impeccable de bout en bout, jusqu’au livret, qui livre de précieuses informations sur la culture de l’Ouest tibétain et
sur chaque plage musicale. Laissez-vous tenter par le précieux...
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