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En 1998, Marillion jette un gros pavé dans la mare avec la publication
du déconcertant "Radiation", album très inégal qualitativement et à la production terne indigne de leur renommée. Autre défaut majeur : le groupe anglais affiche ici trop ouvertement ses
influences du moment (écurie Radiohead en tête) , même s’ils veulent (et quelque part je les comprends) en finir une bonne fois pour toute avec l’étiquette "néo-progressive" qui leur colle à la
peau depuis le début des eighties. Les vieux fans crient au scandale, beaucoup d’entre eux jettent l’éponge, et les nouveaux ne se bousculent pas au portillon : ils ont bien assez à faire avec
les pop-bands de leur génération, dans un contexte musical en plein bouillonnement créatif, et ne souhaitent pas se tourner vers une formation au dénominatif aussi stigmatisé "has been" que
Marillion (vilain préjugé, confirmé par la sortie du nouvel opus). Chronique d’une mort annoncée ? Personnellement, je suis loin de le penser, et je dirai même avec le recul que ce disque de
transition était nécessaire (encore une fois, "Anoraknophobia" ne fait que renforcer cette conviction personnelle). L’année suivante, ".com" confirme la démarche du groupe à vouloir faire autre
chose. La production reprend un certain éclat (merci Mr Steve Wilson), les morceaux de bravoure sont de retour, mais l’ensemble, encore un fois entre deux eaux, ne suffira pas à raccrocher les
fans sur le départ et à redorer le blason de la bande à Steve Rothery. Marillion réussi tout de même une fois de plus à surprendre en publiant un album différent du précédent, comme c’est le cas
depuis l’heureuse intégration de Steve Hogarth (l’un des tout meilleurs chanteur rock actuel à mon humble avis). En effet, il est clairement affiché d’opus en opus que le groupe ne tient
pas à faire marche arrière, ni à se répéter. Sont ils à blâmer pour cela ? Certes pas ! Preuve établie deux ans plus tard avec "Anoraknophobia", qui voit le groupe de retour chez EMI, et le
come-back inespéré de Dave Meegan à la production, l’homme à qui on doit les chefs d’œuvre que sont "Brave" et "afraid of sunlight". Et voilà Marillion qui nous pond et de très loin son meilleur
album depuis ce dernier ! Rien à jeter ici, même les titres les plus conventionnels obtiennent la mention "écouté et approuvé" haut la main. Et ne vous laissez pas abuser par la pochette au
design à mi chemin entre South park et Playmobil (que je trouve plutôt gonflée et amusante d’ailleurs), car le contenu ne tape pas dans l’esthétique supermarché affiché sur l’emballage !
Petit tour d’horizon : le disque démarre en fanfare avec "Beetween you and
me", sorte d’hymne rock’n roll que n’aurait pas renié U2 dans ses débuts (idem pour le pétaradant "Separated out" qu’on retrouve quelques plages plus loin). Parfait et efficace pour ouvrir
les festivités, même si le meilleur reste à venir. Et le meilleur ne se fait pas attendre avec les neufs minutes de "Quartz" qui représente sûrement ce que Marillion à fait de mieux depuis des
années ! le parti pris musical est ici résolument moderne et groovy, pour un résultat assez proche du meilleur Massive attack (on pense aussi au travail de Positive light sur l’excellentissime
"Plague of ghost" de Fish). Jamais la basse de Pete Trewavas n’a été autant à son avantage, jamais Rothery ne s’est montré aussi inventif à la guitare
(wah wah, riff, arpèges, tout y passe, même si exit pour de bon il semblerait les longs soli mélodiques qui ont fait la réputation et le style du gratteux). Quand à Steve Hogarth, celui ci ne
s’est jamais montré aussi bon et culotté dans son style de chant (il s’essaye même quasiment au rap, c’est vous dire). Pour moi, ce morceau est l’incarnation même du rock progressif moderne,
celui qui se tourne résolument vers le 21ème siècle. Transition idéale pour évoquer le deuxième temps fort de l’album, le fabuleux "This is the 20th century", qui poursuit dans la voix du groove
électronique et planant, en réhabilitant le style romantique de Marillion : montée en puissance, sentiments exacerbés, lyrisme… Très grand ! Mêmes commentaire pour le magnifique "When I meet
good", où le raffinement mélodique poussé à l’extrême côtoie l’émotion à fleur de peau. Une nouvelle fois la magie Marillion opère alors que plus personne n’y croyait, et pourtant ! Impossible
non plus de ne pas évoquer dans la liste des incontournables l’étonnant et groovy (eh oui, encore ! Décidément !) "The fruit of the wild rose", titre le plus "progressif" de l’album dans sa
conception, tout en contre-temps et en changement de thèmes, malgré ses (trop ?) courtes six minutes. Surprenant également que le morcau qui clôture l’album (à l’image de son titre : "If my
heart were a ball it would roll uphill "), au son volontairement sale et au tempérament violent.
Steve Hogarth est un artiste trop souvent sous estimé, voir injustement décrié… Et pourtant, en parallèle à son rôle déjà essentiel au sein de Marillion (n’en déplaise à ceux qui croient encore que l’histoire du groupe s’est arrêtée avec le départ de Fish), "H" mène aussi une discrète mais brillante carrière solo via laquelle il fait véritablement éclat de tout son talent de compositeur et surtout de son incroyable (et insoupçonné !) éclectisme musical. En effet, si ce dernier avait déjà démontré en 1997 avec "Ice cream genius" qu’il était bien plus que le simple chanteur, aussi formidable soit-il, de l’une d’une des formations les plus mythiques du courant progressif, il confirme aujourd’hui avec ce double live qu’il fait partie des artistes pop les plus intéressants, novateurs et créatifs du moment, ni plus ni moins. Ce somptueux double album au packaging classieux et richement illustré (mais uniquement disponible en ligne auprès du label, ce qui est plus que dommage) nous fait écho de deux prestations londoniennes du "H Band", enregistrées les 8 et 9 août 2001 et remixées de main de maître par le producteur Dave Meegan, à qui l’on doit entres autres les fameux "Brave", "Afraid of sunlight" et "Anoraknophobia".
Quelle grande et magnifique surprise que ce nouveau concert du "H Band" à Paris ! En effet, je n’en attendais pas beaucoup plus que leur fort sympathique prestation au Divan du Monde en 1997, dans le cadre de la tournée "Ice cream genius", 1er album en solo du chanteur de Marillion. 5 ans se sont donc écoulés depuis (sans nouveauté discographique à la clef), mais avec un groupe qui a bigrement évolué, qui s’est enrichi de nouveaux musiciens (et pas n’importe lesquels, voir un peu plus bas !), mais aussi et surtout de nouvelles influences… Loin du Marillion d’aujourd’hui ou du rock progressif des conservateurs (ni voyez là aucune comparaison qualitative de ma part), le H band serait une sorte de fusion parfaite et résolument moderne entre pop music, psychédélisme, électronique version Trip-hop, voir même world music. Avec ce nouveau collectif, Steve Hogarth peu faire fie de ses frustrations créatives au sein de son groupe de référence (exprimées par l’artiste lui même au cours de diverses interviews), et laisser s’épanouir tout son talent de compositeur, que beaucoup mésestiment trop souvent et à tort. Autour de "l’homme aux milles visages", on retrouve quelques anciens, dont Richard Barbieri et ses sonorités magiques de claviers, ainsi que le formidable guitariste Aziz Ibrahim (Stone roses) qui en aura bluffé plus d’un tout au long de la soirée avec son jeu innovant et bourré d’idées. Parmi les nouvelles recrues, citons Dave Gregory (guitariste du groupe XTC), Andy Gangadeen (batteur de Massive Attack), le tabliste indien Dalbir Singh et Stephanie Sobey-Jones au violoncelle, créditée également au même instrument dans l’excellent " Anoraknophobia" de Marillion. La set-list de la soirée sera un formidable mix de titres issus de "Ice cream genius" ("Really like", "You dinosaur thing", "The deep water", "Cage", "Better dreams", "Nothing to declare"…) dans des versions complètement remaniées et transcendées, de titres de Marillion également revisités (un joyeux "Eighty days" et un enorme "Estonia"), et pour finir un bon lot de reprises toutes plus étonnantes que les autres. Citons pèle mêle "The Loving" de l'album "Oranges & Lemons" d’XTC, une autre des Psychedelic Furs, deux de Peter Green's Fleetwood Mac ("Green Manalishi" et "Man Of The World"), l’éternel "Life On Mars" de David Bowie (chair de poule garantie pour toute la salle !), "Dream Brother" de Jeff Buckley (encore un ange qui nous a quitté trop tôt) et pour finir, une incroyable et dynamique version de "See emily play", qui je le rappelle est le tout premier single d’un jeune groupe du nom de…. Pink Floyd !
Steve Hogarth fera également un joli clin d’œil à son passé en interprétant "India", un titre de How we live (son 1er groupe d’appartenance avec les Europeans) où le percussionniste du groupe s’en donnera à cœur joie en frappant ses tablas (tout comme sur le final de "Cage" qui reste pour moi l’un des moments fort de ce concert). Autre surprise (et grand moment !) quand le groupe entamera un instrumental complètement tripant du répertoire solo d’Aziz Ibrahim, sorte de délire psychédélique digne de Porcupine Tree, ici joué à la sauce moyen orientale (Jimmy Page et Robert Plant devraient écouter ça). Voilà, que dire de plus de ce concert au Café de la Danse sinon qu'il fut un total enchantement ? Steve Hogarth, ici plus charismatique que jamais, semblait complètement à l’aise, détendu, sûr de lui, démontrant tout au long des 2 h 30 du set une folle envie de partager un grand moment de bonheur musical et d’intimité avec son public. L’ambiance entre les membres du groupe était excellente, les plaisanteries et autres private jokes fusaient dans toutes les directions… A l’arrivée, c’est pour moi le plus grand concert que j’ai vu de Steve Hogarth, Marillion inclus (à l’exception de la tournée "Brave" qui aussi m’avait laissé sur le cul : normal, je découvrais le groupe sur scène). Tout était parfait : salle accueillante, son impeccable, light show élaboré, groupe en parfaite harmonie et en état de grâce, public réactif et chaleureux, musique intense et surprenante, à tous les instants… J’en attends avec encore plus d’impatience la parution imminente du "H live spirit" (double album live, cela va de soit vu le titre) et surtout d’un possible nouvel opus solo du beau Steve, artiste en plein épanouissement créatif qui devrait faire encore un pas en avant dans l’innovation. Chapeau bas. Philippe Vallin
Amateurs de guitares mélodiques, d’ambiances celtiques et de musiques instrumentales propices à la rêverie, attardez-vous quelques instants sur cette modeste chronique, sous peine de faire l’impasse sur une bien jolie découverte ! Enregistré et autoproduit en 1998 par un jeune et très doué musicien anglais répondant au nom de Mat Dickson, "The lighthouse keeper", première perle d’une trilogie thématique dédiée aux gardiens des vieux phares maritimes, vient d’être rééditée par son auteur dans un très sobre mais joli digipack. Arborant un visuel différent qui illustre à merveille le concept de l’album (la solitude face à l’immensité), cette version définitive peut dignement intégrer votre discothèque, au même titre que son successeur "The Keeper’s log" ("Le journal du gardien"), paru en 2003 sous la même forme, en attendant bien sûr l’édition du prochain opus en cours de réalisation. "La trilogie du gardien du phare" s’ouvre dans la plus grande sérénité, l’auditeur se voyant d’emblée porté et enveloppé par une musique en apesanteur, servie par les guitares de Mat, omniprésentes. Et le bonheur ne faiblit pas tout au long des onze titres mélodiques et mélancoliques à souhait, qui s’enchaînent les uns aux autres durant un peu plus d’une heure, en tissant cette magnifique fresque qui rend hommage à une tradition ancestrale aujourd’hui disparue. Guitariste de grand talent et à l’extrême finesse, Mat fait fondre de délicieux arpèges électriques et acoustiques avec des textures atmosphériques qu’il crée au moyen de ses claviers. Pour vous donner une petite idée de ce qui vous attend, sachez que le feeling de Mat Dickson est très proche de celui d’un Steve Rothery (période "Season’s end" surtout), et que sa musique évoque parfois celle de Dan Ar Braz, quand celui-ci veut bien donner le meilleur de lui-même à travers ses œuvres instrumentales. Mais à l’écoute de ce premier essai discographique, il est clair que Mat possède sa propre personnalité de musicien et qu’il a su y transcender ses multiples influences. Si le second opus de la trilogie se veut plus contrasté et plus riche au niveau instrumental, "The lighthouse keeper", placé sous le signe de l’émotion, reste pour moi l’album qui définit le mieux le style de Mat Dickson. Une musique qui vient du cœur, sincère, généreuse et emplie d’humilité, à l’image de son auteur. Si les phares majestueux des vieux ports se sont éteints dans le grand large, ils brilleront toujours pour quelqu’un grâce à ta musique, Mat ! Philippe Vallin
Tout juste quelques mois après la parution de son 1er album intitulé "The Lighthouse Keeper", un disque dédié aux gardiens des vieux phares maritimes et à leur tradition, voilà que le compositeur anglais Mat Dickson nous en livre déjà un successeur, qui une nouvelle fois porte sur les thèmes de la mer et de sa solitude. Et il y a fort à parier que "The Keeper’s log" fera à nouveau le bonheur de tous ceux qui avaient craqué sur les douces mélopées atmosphériques du 1er opus de notre jeune et talentueux guitariste ! Si l’œuvre de Mat Dickson a été découverte sur le tard, le surdoué mélodiste n’a donc pas perdu de temps à se remettre au travail et ainsi battre le fer pendant qu’il est encore chaud. En effet, "the lighthouse keeper", totalement auto-produit de main de maître, était disponible depuis l’année 1998 mais ne bénéficiait malheureusement d’aucun système de distribution, et ce jusqu’à ce que sa musique résonne aux oreilles des structures VPC spécialisées bien de chez nous ! Aussi, en très peu de temps, le 1er album de mat a reçu d’excellents échos dans le fanzinat progressif hexagonal, et un bouche à oreille favorable semble avoir fait depuis son effet ! C’est donc un Mat Dickson en pleine forme et empli d’enthousiasme qu’on retrouve pour ce deuxième album (qui plus est servi dans un très beau digipack !), empli de fraîcheur, de feeling et de trésors mélodiques à souhait. Ceux qui pouvait reprocher une certaine monotonie à "The Lighthouse Keeper" n’ont aucune appréhension à avoir, tant ce nouvel opus se veut davantage varié et contrasté que son prédécesseur (dont le parti pris 100 % planant et onirique pour ma part me convenait tout à fait ). Mat donne ici à son travail une couleur encore plus folk, en utilisant par exemple une plus large palette sonore, en incorporant des échantillons d’accordéon et en utilisant davantage ceux de la cornemuse et autres instruments à consonance celtique. S’il est vrai que l’apport d’un vrai potentiel acoustique sonne toujours beaucoup plus naturel, on ne peut que saluer le perfectionniste Mat Dickson pour la qualité du résultat obtenu. Espérons seulement que le jeune compositeur se donnera un jour les moyens d’enregistrer avec d’autres musiciens, qui part le biais de leurs instruments respectifs viendront étoffer ses compositions et ainsi leur donner encore plus d’éclat. Et celles-ci, je vous l’assure, méritent véritablement les plus beaux atours. Notons aussi la volonté de Mat de dynamiser certains de ces morceaux, en témoigne par exemple l’envolée progressive d’un titre comme "Before the storm", qui ravira à coups sûr les amateurs du néo-prog le plus cadencé. Mais ce qui prédomine tout de même (et qui par la même occasion défini le style si personnel de Mat Dickson), ce sont ses arpèges de guitares tantôt acoustiques, tantôt électrifiées, avec lesquels le musicien tisse à l’infini de magnifiques lignes mélodiques sur fond de nappes de clavier (quel aisance ! on se demande d’ailleurs où il va chercher tout ça !). Bref, ça coule tout seul pendant 67 minutes, et c’est beau, tout simplement. Philippe Vallin
1- Mat, les lecteurs du Koid’9 ne te connaissent pas encore : pourrais tu donc nous faire part de ton « curriculum vitae » de musicien, en évoquant ta formation d’origine et ton parcours musical ?
Après des débuts pour le moins confidentiels ("Von" et "Recyle Bin", les deux premières galettes du groupe parues respectivement en 1997 et 1998, n’avaient malheureusement pas trouvé, à l’origine, de distributeur hors des frontières étriquées de l’Islande), la carrière de Sigur Ros a connu un singulier coup d’accélérateur courant 2000, avec la sortie de "Agaetis Byrjun", troisième essai numérique véritablement fondateur. Revigorante bouffée d’air frais balayant allègrement les codes stylistiques politiquement corrects, ce disque incroyablement abouti a, en effet, permis à la formation d’accéder à une réelle reconnaissance publique et médiatique à l’échelle internationale. Cerise sur le gâteau, la bande du talentueux chanteur/guitariste Jónsi Birgisson a alors décroché la première partie de Radiohead sur l’ensemble des dates européennes du "Kid A Tour". Deux ans après ce tour de force, Sigur Ros (patronyme pouvant se traduire par "Victoire Rose", en hommage au prénom de la petite sœur de Jónsi dont la naissance, en 1994, a coïncidé avec celle du quatuor) remet aujourd’hui le couvert en publiant le somptueux "( )", nouvel opus au titre et au packaging on ne peut plus énigmatiques et dépouillés, à l’image d’un univers sonore hors norme.
Née en 1956 dans un petit village en plein cœur de la Norvège septentrionale, la chanteuse
Mari Boine est une authentique guerrière qui se bat pour la défense de la culture Saami, peuple dont elle est originaire, et plus connu dans nos contrées sous le nom de Lapon. De ce qualificatif,
Mari Boine n’en veut pas : le terme "Lapon" a en effet été inventé par les 1er colons arrivés sur le territoire (faisant référence à un ancien terme scandinave signifiant "chiffon" ou
"guenille"), comme celui du non moins péjoratif "sioux" pour les lakotas de John Trudell, autre grand porte parole d’une culture en péril. Suite au tracé des frontières dans les grandes étendues
nordiques, le peuple Saami se voit contraint d’abandonner son mode de vie nomade consistant à suivre la migration des rennes pour assurer sa subsistance. Encore un point commun avec la culture
des indiens des plaines, qui se ressent complètement dans l’approche chamanique de la musique de Mari Boine (mais j’en reparlerai un peu plus tard). Depuis le jour où cette dernière a pris
conscience de son identité samie, la fille timide et réservée qu'elle était a toujours milité activement pour préserver et revendiquer l'identité de son peuple, qui a l’instar de bon nombre de
minorités ethniques à travers le monde fut longtemps niée et méprisée.
Dans la langue du peuple de Touva (minuscule république autonome de
l’ex-URSS située en plein cœur de l'Asie, au sud de la Sibérie), l’expression "Huun Huur Tu" se réfère aux rayons du soleil éclairant la prairie au crépuscule (traduction littérale : "Le Prisme
vertical de la lumière bleue"). Les 4 membres de cet ensemble musical étonnant ont choisi ce patronyme pour mettre en évidence leur attachement profond aux traditions pastorales et au mode de vie
nomade propres aux grandes plaines de la toundra dont ils sont originaires. A la frontière de la Mongolie et à l’instar de cet immense et magnifique pays, la république de Touva est célèbre pour
sa musique insolite et fascinante, plus particulièrement pour son fameux "chant de gorge" (ou "kloonei" en langue mongole), qu’on appelle en occident "chant diphonique" ou "chant
harmonique". Cette technique vocale, rebutante de prime abord mais passionnante quand on veut bien prendre la peine de s’y plonger, est assez proche de celle développée par les moines tibétains
ou encore par certain vocalistes japonais. Grâce à celle-ci, un même chanteur peut produire deux, voir trois tonalités simultanément avec sa voix ! (la ligne dite "fondamentale" et une ou des
"harmoniques"). Faisant appel à des vibrations et des mouvements précis de la cavité buccale, y compris des lèvres, de la langue, du palais, du larynx et de la glotte, doublés d’un travail de
maîtrise du souffle, le chanteur peut produire des sonorités surprenantes et variées, allant même jusqu’à imiter des bruits de la nature tels que le chant des oiseaux, le vent dans la steppe, le
ruissellement de l’eau , le hennissement des chevaux ou le cliquètement rythmique des étriers d’un cavalier (tradition nomade oblige : le cheval est l’élément primordial et omniprésent dans l’art
et la culture des Touvas). Les membres de Huun Huur Tu excellent dans cet art ancestral qu’ils développent avec une incroyable maîtrise (chant tour à tour aigus et guttural), doublée d’une
attention toute particulière en ce qui concerne le style et l’accompagnement instrumental (vielle à tête de cheval, luth, guimbardes, percussions et guitare).
Kaigal Ool Khovalyg, Anatoli Kuular, Sayan Bapa et Alexei Saryglar ont
depuis toujours axé leur travail sur le répertoire traditionnel tuvan, faisant revivre des chants très anciens et oubliés (qui d’ailleurs le seraient restés sans la chute du mur de Berlin), et en
réhabilitant par la même le Klooneï au rang de véritable musique populaire portée par les nouvelles générations. Mais si leur répertoire reste toujours ancré dans leurs traditions, celui ci joue
la carte de la constante innovation, notamment par le biais d’étonnants métissages initiés avec le défunt Franck Zappa au début des années 90, puis poursuivis avec des collaborations fructueuses
avec des musiciens de la trempe de The Chieftains, The Kronos quartet, Fun Da Mental ou encore le Mystère des voix Bulgares. Grâce à cette ouverture, le groupe connaît aujourd'hui un succès
international retentissant, salué par toutes les critiques et se produisant sur diverses scènes du monde entier à guichet fermé. Tandis que dans leurs compatriotes de Yat-Kha font fusionner leur
chant de gorge avec des musiques résolument modernes (rap, rock..), nos quatre compères de Huun Huur Tu restent fidèles à leur répertoire et à leurs instruments traditionnels, ne s’accordant que
quelques légers écarts (utilisation de la guitare acoustique espagnole) pour proposer une musique à la fois innovante et ancrée dans ses fondements ancestraux. Cet album maladroitement intitulé
"Best live" (quel manque d’imagination !) et enregistré lors d'un festival folk en Russie au mois d’avril 2001 en est le plus beau témoignage et la meilleure introduction que l’on puisse rêver.
Ayant eu pour ma part la chance de pouvoir applaudir Huun Huur Tu à deux reprises (au festival "Quartier d’été" en juillet/août l’année dernière puis récemment au théâtre du Trianon à Paris), je
n’aurai cependant qu’un seul regret : que cet album extraordinaire* mais peu généreux dans sa durée ne soit pas double, tout simplement. Et ce n’est pas la substance musicale qui manquait pour ce
faire, croyez moi ! Philippe Vallin
"The sun awakens" est le tout nouvel du groupe américain Six Organs Of Admittance, toujours mené de main de maître par son très prolifique leader, le guitariste Ben Chasny (ex-Plague Lounge). En effet, venue au monde en l'an de grâce 1998 quelque-part en Californie, cette formation a déjà publié depuis pas moins de huit albums rock de très bonne tenue. Ben Chasny, à l'instar d'un Anton Newcombe du barré mais jouissif Brian Joneston Massacre, est à n'en point douter une sorte de créateur insatiable, un compositeur compulsif, activité qu'il décrit d'ailleurs lui même comme "indispensable à sa survie". La musique de Six Organs of Admittance, toujours surprenante malgré un style bien marqué, navigue entre folk éthéré, rock psychédélique façon fin des sixties, et "Post-rock" obscur et tellurique cher à G.Y.B.E ou Mogwai. En parfaite harmonie, un univers acoustique fait de guitares sèches tendance pastorale et de chansons baba-cool côtoie en effet celui, plus "cosmique", que n'aurait pas renié le Pink Floyd de Syd Barrett (ou du Gilmour des débuts), car dominé par de longue plages atmosphériques et des solos électrifiés à la mode d’antan. "The sun awakens", cuvée 2006 de Ben Chasny, n'échappe pas à la règle. L'album s'ouvre sur quelques notes de guitare en apesanteur, puis enchaine avec "Bless your blood", une chanson typiquement "floydienne" (ah, ces choeurs !), aux doux relents mystiques d'un Popol Vuh, autre émanation incontournable de la musique planante des années 70, allemande cette fois-ci. La présence de divers instruments traditionnels, tels que la flûte Ney persane ou les percussions moyen-orientales, enrichissent la couleur et la texture des compositions. Finement ciselées, chacune de celles-ci se dégustent comme un voyage à travers une époque heureuse et révolue, jusqu'à celui, monolithique et ultime, qui clôture le disque. Car le plat de résistance, c'est bel est bien 'River of transfiguration", qui domine l'album du haut de ses 24 minutes en forme d’immense trip planant et torride, dans lequel on retrouve tout l'esprit du "Live at Pompéi" des Floyds (quelle influence majeure, décidemment !). Drone, gongs, effets de reverbs, échos et saturations sur les guitares, chœurs d'outre-tombe et même chant harmonique : tout est là pour vous faire partir loin, très loin ! Mon coup de coeur rock du mois, vous l'aurez compris. Philippe Vallin
Coyote Oldman est un duo de flûtistes américains fort inspiré par l’héritage des musiques
amérindiennes, qui a fait ses premiers pas discographiques au milieu des années 80, alors que la mouvance new-age était à son apogée outre atlantique. Mais comme d’autres créateurs d’univers
sonores découverts à la même époque, incorporant très souvent un large instrumentarium ethnique à leur musique ambient à vocation électronique (citons ici les deux plus célèbres et talentueux :
Steve Roach et Robert Rich), ils ont su développer un style bien à eux, un genre musical à part entière, à des années lumières des clichés et des banalités du genre new-age, si toutefois même on
peut encore aujourd’hui les y affilier.
Barry Stramp, le second membre de Coyote Oldman est aussi le moderniste du
duo américain. Barry est en effet un technicien aguerri et un magicien du son, celui qui ouvre les horizons aux flûtes de Michael et qui leur confère toute cette profondeur, cette force
évocatrice et émotionnelle. En tant que musicien, Barry, bassiste de formation, maîtrise également toute une gamme de pan pipes des Andes, ocarinas, et bien sûr n’est pas en reste avec les
fameuses "natives flûtes". Il est cependant absent (définitivement ?) de la réalisation de Rainbird, onzième opus du groupe, remplacé ici par un certain Joël Wild, crédité à la basse, aux
claviers, percussions, à l’enregistrement et à la production de ce double album. Rainbird est le commencement d’une nouvelle série d’enregistrements, celle-ci consacrée aux flûtes Anasazis, dont
de nombreuses répliques ont été construite par Michael à partir de modèles originaux découverts sur des sites archéologiques et datés de 800 à 1 200 ans d’âge. Anasazi est un terme navajo qui
signifie "Les Anciens", ou "Ceux qui nous ont précédés". Les Anasazis, ancienne civilisation précolombienne, agriculteurs sédentaires (et constructeurs d’étonnants immeubles de pierre aux pieds
des falaises !), seraient donc les premiers indiens d’Amérique du nord, les ancêtres des Zuñis, Hopis de l’Arizona et du Nouveau-Mexique. Les Anasazis auraient eu donc la particularité de
construire et de jouer de magnifiques et grandes flûtes droites en bois, dont il nous est possible aujourd’hui d’entendre les sonorités et d’imaginer la musique grâce au travail magnifique de
Michael Graham Allen.
J'utilise moi même les flûtes de Michael Graham Allen dans divers
contextes : soirées contes, animations, concerts... Je possède en effets quelques modèles fabriqués par Michael (un artiste on ne peut plus généreux, abordable et sympathique), dont la fameuse
flûte Anasazi, très difficile à maîtriser, qui fait l'objet de ma chronique de "Rainbird". Dans les deux photos ci-contre et ci-dessous, je joue des siyotankas, magnifiques instruments au son
très doux et à l'échelle pentatonique très agréable à l'oreille, lors d'un spectacle conçu et réalisé avec mes amis Boris Lelong et Joon Claudio de
l'association Altamira, avec un instrumentarium varié à l'appui : divers flûtes et percussions, Luth "Hegelung" et gongs "Gangsas" philippins,
didgeridoo, guitares, etc ...
Robert Fripp de King Crimson crédité dans un album de Steve Roach ?
L’occasion est vraiment trop belle de vous présenter cet incroyable musicien que j’affectionne tout particulièrement, et ce depuis bien des années. Chef de file d’un genre musical à part entière
et véritable créateur d’univers sonores, le californien Steve Roach (qui pour l’anecdote habite au beau milieu du désert en Arizona) est devenu en quelques années un véritable pionnier, voir une
institution vivante dans le très large monde des musiques électroniques contemporaines. Son nom est en effet aujourd'hui au moins aussi important que celui de l'allemand Klaus Schulze, influence avouée mais largement transcendée. Passionné de cultures primitives et de grands espaces vierges, Steve Roach est, entre autres,
l’inventeur du "Tribal ambient", un style unique et original qui compte aujourd’hui de nombreux adeptes en Amérique, mais bien peu cependant dans nos propres contrées. Cette musique
texturale peut se définir par le mélange de nappes synthétiques planantes (on en oublie d’ailleurs le musicien qui est à l’œuvre derrière ses claviers & ordinateurs !) et instruments
ethniques d’origines diverses (flûtes, percussions, etc.). Maître incontesté du genre, notons que Steve Roach est l’un des premiers musiciens à avoir popularisé le didgeridoo (trompe utilisée
dans les rituels aborigènes), qu'on retrouve par exemple dans un double album monolithique intitulé " Dreamtime Return" (1ère édition en 1988 chez fortuna records). Ce dernier, l’une des œuvres
les plus marquantes et emblématiques de Steve Roach, illustre un long voyage initiatique qu'il a lui même accompli sur les terres ancestrales des natifs d’Australie. Une fort belle manière pour
le californien de nous faire partager ses souvenirs, ses rêves et ses émotions. Et l'expérience, immersion totale dans un autre monde, vaut le détour (disque de chevet de votre serviteur).
Si le nom de Steve Wilson évoque quelque-chose pour vous, il conviendra
cependant de présenter Aviv Geffen, second pilier du projet Blackfield qui nous intéresse ici. A l’instar de la chanteuse Noa, Aviv Geffen est aujourd’hui une véritable pop star à part entière
dans son pays d’origine (Israël donc), et tout comme elle il est connu pour ses partis pris positifs en matière de paix au Proche Orient. Sorte d’icône adulée par la jeunesse de Tel Aviv, Geffen
apporte le plus grand soin à son image, avec un look très travaillé, ses fringues tendance et ses maquillages parfois outranciers lui conférant un aspect gothico-androgyne branché. Ce n’est donc
pas un hasard si certains voient en lui une sorte de nouvelle émanation de David Bowie ! Côté musique, Aviv Geffen écrit et produit son premier album en 1992 (il n’a alors que 18 ans !), essai
gagnant qui reçoit un très bon accueil critique à travers le pays. Jolie collection de pop songs aux accents rock avec lesquelles Aviv Geffen se forgera un style bien à lui, cet album marque le
début d’une carrière prometteuse pour un jeune et talentueux artiste dont la popularité ne cessera de croître.
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